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Les trois batailles: discours de Laurent Fabius au Congrès de Reims du Parti socialiste


Intervention de Laurent Fabius au Congrès de Reims

Chers Camarades,

J'ai comme chacun d'entre vous écouté la diversité des orateurs. Je sais que chacun d'entre vous attend que nous puissions trouver au moins une majorité. J'ai constaté en écoutant les différentes interventions depuis hier qu'un point au moins parmi nous fait l'unanimité : nous devons nous tourner vers les Français. C'est ce que je vais faire en parlant de la crise.

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C'est une évidence, pour les deux ou trois ans qui viennent, nous entrons dans une bataille rude sur les analyses de la crise.

Je m'exprime comme cosignataire de la motion de Martine Aubry. Dans notre motion, nous soulignons que la crise avant même d'être financière et technique est économique et sociale, et d'une certaine façon politique.

La question de fond est celle de la répartition des fruits de la croissance entre le capital et le travail. Fondamentalement, c'est parce que l'exigence de rentabilité annuelle du capital a été portée à 10, 15, 20%, chiffre sans rapport avec la croissance moyenne des richesses dans l'entreprise, qu'ont été cherchées des procédures sophistiquées pour sur-rémunérer le capital. Fondamentalement, c'est parce qu'aux Etats-Unis, matrice de la crise sans épargne intérieure, on a convoqué l'endettement immobilier pour compenser la compression des salaires qu'est né le tsunami des fameuses « subprimes ». La course au profit maximum a généré les produits toxiques. La course aux salaires minimums a débouché sur le surendettement. Produits toxiques plus surendettement ont déclenché la crise financière.

C'est pourquoi les éventuelles convergences d'analyses politiques entre la gauche et la droite, avec l'UMP et le modem, n'ont pas de sens. La solution ne peut être comme le propose en effet le modem d'amputer les revenus du travail de 5% au bénéfice du capital.

Une autre crise se profile, plus redoutable encore car elle ne concerne pas seulement le niveau de vie mais la possibilité même de vivre, c'est la crise écologique. Il ne suffira pas d'injecter de l'argent pour l'arrêter : si cette crise éclate on ne pourra pas revenir en arrière. Elle a aussi pour origine l'argent fou, l'argent roi.

Cela fait des années qu'on nous brocarde, nous les régulateurs, nous la gauche européenne, en particulier nous les socialistes français, mais nous avions vu juste. La répartition injuste est largement à l'origine de la crise.

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De même qu'il y a bataille sur les analyses de la crise, il y aura bataille sur les solutions à la crise. Hier soir, j'ai relu les motions. Elles prennent presque toutes en compte la crise, quoique d'une façon différente, mais elles sont insuffisamment alarmistes sur les conséquences en termes d'emploi. En ce moment même, les entreprises sont en train d'établir leurs projections pour le début de l'an prochain. Elles sont soumises à l'exigence maximum de rentabilité dont j'ai parlé. Beaucoup d'entre elles ont déjà prévu des plans massifs de licenciement. Je les évalue à près de 300 000 suppressions d'emplois. C'est une « horreur économique et sociale » qui se profile, contre laquelle il faut apporter nos solutions, nos réponses.

Il y a d'abord la réponse internationale. En ce moment, se réunit le G20. L'initiative était juste, mais il sera très difficile d'obtenir des réponses efficaces à moyen et long terme. L'Amérique, même gouvernée par le président Obama, acceptera-t-elle d'avoir enfin une épargne intérieure suffisante pour financer son mode de vie sans reporter son endettement sur d'autres? Est-ce que cet empire et les autres empires, notamment l'empire Chinois renonceront à leurs prérogatives impériales au profit du multilatéralisme ?

Il y a l'indispensable réponse européenne. Nous avons eu des débats sur l'Europe, et dans notre motion nous avons voulu les dépasser en préparant le projet européen pour demain. Nous pensons qu'elle est une des grandes solutions à cette crise, car l'Europe n'est pas un empire ni un projet de domination, mais un projet de civilisation. Nous formulons des propositions européennes sur le nouveau développement pour le XXIème siècle. Il faudra injecter massivement des fonds par le biais de la BERD et de la Banque européenne d'investissement pour relancer et diversifier les économies d'énergie et les énergies renouvelables, favoriser la recherche, les transports collectifs, les infrastructures nécessaires, etc. Il faut aussi que l'Europe pense aux autres continents les plus pauvres à commencer par le continent africain. Ce n'est pas N. Sarkozy, l'auteur du scandaleux discours de Dakar, pour qui « l'homme africain n'est pas dans l'histoire », qui prendra de façon crédible la défense du continent africain.

N. Sarkozy régulateur, peut-être à l'extérieur, mais certainement pas à l'intérieur. Il faudra, à l'intérieur, que nous mettions en cause le paquet fiscal, véritable boulet fiscal. Il faudra que nous donnions priorité à l'augmentation des petites retraites et des salaires, car c'est aussi là que se joue la solution à la crise. Il est bon que nous proposions de supprimer les exonérations de cotisations sociales des entreprises qui n'auront pas conclu d'accord salarial depuis deux ans. Il faut donner la priorité à l'éducation, à la formation, à la recherche, au logement, aux collectivités locales, car c'est cela qui nous permettra de progresser.

Quant aux suppressions d'emplois qui s'annoncent, on ne peut voir arriver cette gigantesque vague sans réagir. Il faudra le faire, sans rétablir l'autorisation administrative de licenciement, par des dispositions provisoires et exceptionnelles sur un moratoire, tenant compte de l'urgence économique et des possibilités de reclassement.

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La troisième question sur laquelle il y aura débat et même bataille, c'est celle des pouvoirs. On m'a rapporté - je ne sais pas si c'est exact - que quelques jours après son élection, M.Sarkozy a rassemblé à l'Elysée pour dîner certains de ses amis et il aurait dit, à ces amis qui l'avaient aidé à accéder au pouvoir : « maintenant, messieurs, régalez-vous ». Cette formule donne un assez bon résumé du régime. Le sarkozysme, ce n'est pas seulement comme nous le disons souvent, une hyperprésidence, c'est une autocratie. C'est la première fois en France que nous avons un gouvernement du président, par le président, pour le président. Avec les dangers que cela comporte. Ceci est vrai sur le plan financier. Il faudra regarder si les restructurations qui seront opérées du fait de la crise ne se font surtout au profit de quelques uns. Il faudra refuser l'autocratie audiovisuelle qui est en train de se mettre en place. Si, malgré tout, la future loi audiovisuelle est votée, il faudra s'engager à revenir sur elle lorsque nous reviendrons aux responsabilités. Et puisqu'un mouvement est engagé non pas - ce qui est concevable - pour réformer les institutions mais pour charcuter les institutions, il faudra être très ferme. Cette réforme vise en réalité à affaiblir les chances de la gauche d'opérer une alternance en France. Ah, le rêve de la droite ! Des régions de gauche devenant mécaniquement des régions de droite ! Des départements de gauche devenant des départements de droite ! Des élus traités comme des boucs émissaires, privés de ressources et accablés de charges. Non, nous ne laisserons pas la possibilité de l'alternance être ainsiremise en cause. Réunissons-nous après ce Congrès des Etats généraux des collectivités locales, pour dénoncer et préparer.

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Bataille des analyses, des solutions, des pouvoirs.

Enfin, il y a la question des alliances. On nous dit : ce n'est pas d'actualité. Si ! Un Congrès, c'est fait pour choisir une ligne politique ce qui est inséparable des alliances. Ce sont les alliances qui donnent ou qui retirent sa crédibilité à la ligne politique. J'ai entendu Bertrand Delanoë et j'ai lu la motion de Benoît Hamon. Je veux leur dire sur les alliances notre accord. Nous devons dire explicitement que nous revendiquons l'ancrage à gauche et refusons l'alliance au centre.

Comme vous j'ai participé à beaucoup de Congrès. Les congrès socialistes n'ont jamais transigé sur la nécessité de l'ancrage à gauche. Il s'agit là de notre conviction profonde, il s'agit là de notre identité, il s'agit de la seule stratégie gagnante.

Lun, 17/11/2008 - 16:45

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